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Mardi 30 mai 2006

Anecdote de : Paco
Age au moment des faits : 24ans

« Il y a cette femme . Elle me parle et au plus je l'entends au plus je trouve qu'elle est comme moi . Notre conversation devient intense en sujets précis , riche en idées communes ; Elle ne fait pourtant que commencer . A la première seconde où je l'ai vue , peut-être l'ai-je pressenti.
Elle convoitait une table dans ce bar que je convoitais aussi et , voulant lui céder , m'a proposé de la partager . Etait-ce son air plus âgée ou bien le pressentiment qui m'a fait hésiter ? Je détermine mal la place de ma crainte à ce moment là . Etant un homme de compromis , je m'asseyai donc à un angle avec mes amis et lui laissai son espace à l'opposé de la table . Elle était également avec deux amies . C'était une femme de trente cinq ans , plutôt maigre et d'environ un mètre soixante sept . Ses cheveux blonds tiraient légèrement vers le roux et étaient coupés très courts comme le sont ceux des filles qui , dans mon enfance , se voyaient appeler "Garçons manqués" . Son visage au premier abord ne m'avait exprimé que son âge mais dès qu'il fut paré d'un sourire , me dévoila une splendeur inintelligible . Ses yeux se mettaient alors à scintiller de tout leur bleu , ses lèvres à s'affiner , son visage à devenir intemporel . De temps à autre , son petit doigt venait se poser devant sa bouche et , telle une enfant ayant fait une bêtise , elle prenait un air malicieux de petite coquine . Il ne faut voir là rien de péjoratif ; Elle avait d'ailleurs été très claire dès le départ .
- "Je suis ici depuis dix jours" , me dit-elle , "et je ne me sens pas prête pour une relation sérieuse ."
Cette phrase m'est restée , allez savoir pourquoi . Je pense avoir réussi , après de longues réflexions , à la rendre plus complexe qu'un casse-tête chinois alors que sa simplicité est évidente . Je n'aime pas l'évidence et malgré-moi la détourne toujours .
Elle me raconta succinctement sa vie , qu'elle avait une fille de treize ans et un ex-mari dans la région de Lille , qu'elle était en bonne relation avec eux et les voyait de temps en temps ; Elle avait hérité tantôt d'une plantation en Côte-d'Ivoire , de tous les employés qui vont de paire , avait recédé l'affaire pour partir vivre en Australie et n'était en somme revenue en France que pour parfaire ses études de sorte à retourner en Australie avec de meilleurs bagages . La date de son départ était déjà fixée quelques mois plus tard . Cette notion de date ne venait alors que renchérir sa précédente réflexion .
En dehors de nos discussions sur nos pseudo-rêves révolutionnaires , il y avait toujours des instants de questionnement . Elle me demandait alors si , dans l'éventualité où cela se produise , je serai prêt à assumer devant ma famille une relation avec une femme de cinquante ans . Cette question me frappa . C'était en totale opposition avec sa prétendue crainte d'une relation sérieuse ; Du moins je l'avais alors interprétée comme telle , comme une recherche d'information d'une femme attirée par un homme plus jeune . En effet j'avais vingt quatre ans . Jouant le jeu , je lui répondais que cinquante ans me semblait être un âge peu probable à m'attirer mais que trente cinq ans me paraissait être un âge plus plausible . Son petit doigt revenait sur ses lèvres .
Je lui avouai le bonheur que me renvoyaient ses sourires et déclarai avoir pour seul but de les déclencher . Ça la faisait rire . Cette longue discussion me mit incontestablement en confiance avec elle . Je voulus connaître son avis sur ma personnalité . Elle me décrivit comme un artiste , avec de belles idées , assez nobles en leur genre , et d'une sincérité plaisante . Le seul défaut qu'elle m'alloua , et qu'elle me reprocha même subversivement par la suite , était un manque de Gnaque (pour utiliser ses propres mots) . Etait-ce là l'énoncé d'un défaut ou l'aveu d'une attente ? Les deux sûrement . Mais rien n'y fit et je me contentai de cette soirée plaisante en manquant de Gnaque .
La nuit s'étirait et elle avait déjà bien bu quand le bar ferma . La perspective de la quitter ne m'enchantait guère . Elle proposa alors , n'étant pas fatiguée , de finir la soirée dans un autre bistrot où l'on aurait pu discuter , boire mais aussi danser . A cet instant je lui fis remarquer qu'elle avait bu beaucoup et que , analysant toujours les autres en fonction de moi-même , je soupçonnai une volonté de se désinhiber , de provoquer chez elle cette fameuse Gnaque , et jalousai son état . Ne voulant boire d'avantage pour pouvoir ensuite conduire jusqu'à Marseille , j'avouai mon désir de fumer un joint . Son regard devint alors totalement condescendant et scruta jusqu'en son fond , réfléchissant à comment combler ma requête . Il n'y avait pas de solution .

Nous sortîmes tous du bar sans trop savoir vraiment qui ferait quoi . Nous n'étions en fait que deux à sincèrement désirer poursuivre la nuit . Elle , pour sa part , ne tenait pas en place . Elle ne put pas , une fois dehors , assister aux hésitations de chacun et préféra laisser libre court à ses errances nocturnes . Deux minutes après notre sortie , elle accosta le premier groupe qui passait par là , en l'occurrence trois minets Aixois , et commença , comme par défi , à prendre la direction du bistrot avec eux . J'étais de mon côté affairé à connaître les projets de mes amis et , ayant vu la scène , je perdis patience . Je savais qu'il me fallait retourner à ma voiture pour récupérer les affaires d'un de mes compagnons mais je ne pouvais me résigner à la laisser partir avec ces trois types . Je dus alors la rattraper et lui faire part de ce dilemme . Arrivé à hauteur du groupe , une sensation étrange m'envahit . Je me sentais obligé , et c'était plus fort que moi , d'affirmer une sorte de possessivité à son égard ; Elle ne pouvait , dans mon esprit , que finir la soirée avec moi et était à cet instant pour ainsi dire mienne . Cette volonté soudaine d'exclusivité et cette impression de lien affectif profond m'a dépassé . Ma démarche a tout de même été explicite et comprise comme telle par les trois minets . Après une longue hésitation où elle faillit venir avec nous aux voitures , on décida de se retrouver devant le café en nous y rendant chacun à part . Elle partit . S'en suivit une discussion d'une dizaine de minutes avec ses amies sur notre inquiétude commune à la laisser seule avec trois types et sur le bien fondé de leurs intentions . Il fut conclu que le mieux à faire était sans doute de nous retrouver tous devant le bistrot le plus tôt possible . Sur ce nous prîmes la direction du parking .
La distance était longue à parcourir et j'essayai tant bien que mal de hâter le pas ; J'avais une nouvelle crainte qui germait en moi , celle de la perdre et de ne plus revoir ce si joli sourire . D'autres idées bien sûr m'avaient assailli sur la fin de notre conversation et je rêvai encore à une autre issue à cette soirée . Je conduisis le plus vite possible et trouvai , comme si le hasard eut voulu m'aider , le chemin le plus direct . Arrivés sur place , seules ses amies étaient là avec un mec qu'on avait rencontré aussi au premier bar et elle n'y était pas . Ils nous avaient attendu depuis longtemps disaient-ils , l'avaient cherchée à l'intérieur mais ne l'avaient pas trouvée . Puis on eut l'idée , un peu tardive à mon goût , de l'appeler sur son portable . Elle répondit . Elle s'était en effet rendue au café comme prévu mais les portiers lui en avaient refusé l'entrée . Etant dans un état dont j'ai précédemment fait part , elle s'est alors énervée et est aussitôt repartie chez elle pour dormir et réfléchir à un moyen de porter plainte contre ce bar . Elle s'y était rendue finalement seule , laissant sur la route les trois types au sujet desquels nous avions tant psychoté .

La nuit s'arrêtait donc là , tristement et irrémédiablement . Ne voulant croire à une issue aussi brutale j'avais traîné pour lui demander un numéro où la joindre et finalement ne l'avais donc pas . Cette impression bizarre d'avoir réussi à tisser un lien , d'être si proche d'une personne pourtant si étrangère et de la voir subitement disparaître comme un enchantement me déroute . Mais dans cet échec , s'il peut m'être permis d'interpréter cette nuit comme ça , j'ai appris beaucoup . Cette Gnaque qui m'a tant manquée , peut-être lui fallait-il ce coup de fouet ; Peut-être cette soirée aura mis un mot sur une de mes tares et de ce fait l'aura à demi résolue . Nous sommes donc rentrés nous coucher . Je n'ai pas pu trouver le sommeil de suite , j'ai trop réfléchi et n'ayant saisi de logique à cette histoire j'ai voulu la réécrire . »
par Dr. No-Drague publié dans : Anecdotes
 
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